Ingres et le portrait : Portrait de Napoléon Ier sur le trône impérial
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Histoire seconde et 4ème, Histoire des Arts, seconde


Objectif
Aborder la représentation du pouvoir.
Comprendre les origines artistiques de la construction de ce tableau.
Comprendre l’originalité de l’oeuvre.
Comparer ce portrait avec les représentations des souverains français comme Louis XIV de Hyacinthe Rigaud et avec le portrait de Napoléon par Gérard.


Description
Le Portrait de Napoléon Ier sur le trône impérial est une commande de l’administration impériale et était, à l’origine, destinée à l’empereur ; elle fut achetée par le Corps législatif et présentée au salon de 1806. Elle montre l’empereur assis sur un trône somptueux et surélevé tandis qu'un tapis orné des signes du zodiaque et d’un imposant aigle impérial occupe le premier plan. Napoléon porte un ample manteau pourpre doublé d’hermine attribut des monarques de l’Ancien Régime mais les fleurs de lys ont été remplacées par des abeilles symbole impérial. Il tient entre ses mains les regalia actuellement conservées au Louvre : la Main de justice refaite pour l’occasion par Martin-Guillaume Biennais, le sceptre de Charles V, ainsi que l’épée dite de Charlemagne. Sa tête est ceinte d’une couronne de lauriers dorés.


C’est un portrait d’apparat, un portrait officiel qui se distingue radicalement d'un point de vue formel des portraits de souverains comme celui de Louis XIV par Hyacinthe Rigaud mais aussi des portraits contemporains de Napoléon tels ceux de David, de Gros, de Gérard et de Girodet.


Un portrait officiel original
Quand il peint ce tableau, Ingres a 26 ans et c'est sa deuxième commande officielle. Il a réalisé précédemment le portrait du premier consul. L’œuvre frappe par sa frontalité et sa planéité. La composition géométrique s’inscrit dans un triangle tandis que les lignes du sceptre et de la main de justice constituent un triangle inversé. La domination des lignes droites est adoucie par la présence des courbes : celle du dossier du trône, celle du collier de la légion d’honneur sur la poitrine de l’Empereur qui ensemble forment une auréole autour de la tête de Napoléon. La lumière uniforme et l’absence de modelé transforme le tableau en une image abstraite et rappelle ce que dit Baudelaire (document ressource) : « Le peintre supprime souvent le modelé ou l'amoindrit jusqu'à l'invisible, espérant ainsi donner plus de valeur au contour, si bien que ses figures ont l'air de patrons d'une forme très correcte, gonflés d'une matière molle et non vivante, étrangère à l'organisme humain. » Le manque de réalisme dans le rendu des traits physiques du modèle contraste avec l’abondance des détails et des accessoires qui tels les regalia ou le tapis sont traités méticuleusement. Le visage marmoréen et peu ressemblant fait disparaître l’homme derrière la représentation de la dignité impériale. Ingres montre ainsi l’empereur dans toute sa gloire, comme un souverain dominant une partie de l’Europe. Ce tableau explicite le type de pouvoir que Napoléon met en place avec le sacre en 1804 c'est-à-dire un pouvoir absolu. L'œuvre concourt à la légitimation nécessaire du pouvoir de l'empereur qui se veut à la fois héritier des rois de l’Ancien Régime ainsi que de Charlemagne et fondateur d'une nouvelle dynastie. L’attitude statique et hiératique ainsi que l’inexpressivité du visage contribuent à désincarner la figure. En cela, Ingres confère à Napoléon un caractère sacré et fait de lui une sorte de divinité. Ce rapprochement n'est pas fortuit puisque le peintre reprend exactement la même pose pour représenter quelques années plus tard Jupiter dans Jupiter et Thétis. Portrait politique, le tableau est une œuvre au service de la propagande impériale.


Une oeuvre aux références artistiques multiples
Pour construire cette image, Ingres a mélangé les références. Il s’est inspiré d’un diptyque en ivoire montrant un empereur byzantin, d’une représentation de Saint Louis mais aussi de modèles de la Renaissance italienne et flamande. Cette œuvre étonnante est aussi un manifeste artistique. Ingres, ancien élève de David affiche des sources d’inspiration qui ne sont pas celles de son maître et ainsi se démarque du classicisme alors triomphant. Parmi elles, il est intéressant d'en mentionner une cachée à côté de sa signature. L’artiste a en effet placé dans le tapis, mêlée parmi les signes du zodiaque, de manière anti-conventionnelle et sans lien avec la scène représentée, une petite copie de la Vierge à la Chaise de Raphaël. Ainsi, dans ce portrait officiel, il exprimait son admiration pour le grand peintre de la Renaissance italienne et il se révélait comme une personnalité artistique originale.


Une oeuvre incomprise
Ce portrait provoqua dès le Salon de 1806 l’incompréhension voire l’indignation du public. Ainsi Jean François Léonor Mérimée, le père du célèbre écrivain fut chargé de faire un rapport au ministre de l’intérieur : « Dans ces dispositions j’ai été voir le tableau de M. Ingre [sic]. J’y ai remarqué des beautés de premier ordre, mais malheureusement de l’ordre de celles qui ne sont appréciées que par les artistes et je ne pense pas que ce tableau puisse avoir aucun succès à la cour. Autant que je puis me rappeler les traits de l’Empereur, que je n’ai pas vu depuis trois ans, le portrait de Mr Ingre ne ressemble aucunement […]. C’est pourtant une belle idée d’avoir dans sa composition évité tout ce qui pouvait rappeler les portraits de nos Souverains modernes mais cette idée a été portée trop loin. L’auteur en adoptant le type des Images de Charlemagne a voulu imiter jusqu’au style de cette époque de l’art. Quelques artistes qui admirent le style simple et grand de nos premiers peintres le loueront d’avoir osé faire un tableau du 14ème siècle : les gens du monde le trouveront gothique et barbare. » Mérimée résumait bien le tableau et mettait donc l’accent sur l’originalité et la personnalité artistique d’Ingres tout en dénonçant son penchant pour le gothique. L'œuvre très critiquée ne fut finalement pas offerte à l'Empereur.


Ingres crée donc ici tout en s’inscrivant dans un genre convenu, celui du portrait de souverain, une œuvre d’art originale, une œuvre qui tout en se référant à des sources repérables n’en est pas moins sans précédent, c'est-à-dire ni classique, ni académique.


Vous pouvez retrouver cette séquence dans TDC (Textes et Documents pour la classe), numéro spécial Ingres, revue éditée par le CNDP en partenariat avec le musée du Louvre, le musée Ingres à Montauban et le musée de l'Arles et de la Provence antiques, mars 2006.


Maryvonne Cassan, professeur d’histoire des arts mis à disposition au service des activités éducatives et culturelles du musée du Louvre

Portrait de Napoléon Ier sur le trône impérial
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Louis XIV
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Main de justice
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Monsieur Rivière
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Portrait de Napoléon Ier sur le trône impérial
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