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L’art du textile des empires ottoman, safavide et moghol

Textiles et vêtements, dans la société traditionnelle islamique, ont une forte signification socio-culturelle. Le tapis, élément mobilier central, est utilisé non seulement pour couvrir les sols, mais aussi pour s’asseoir et se coucher. Il a un usage religieux (petits tapis de prière et safs, grands tapis de prière à plusieurs niches, fabriqués pour les mosquées) et un usage politique : tissus et tapis décorent richement la  salle du trône où le monarque donne ses audiences officielles ; lorsque cette cérémonie a lieu à l’extérieur, le monarque reçoit sous un dais ou sous un kiosque au sol couvert de tapis, ou de façon moins formelle, assis en tailleur sur un petit tapis. Les tissus de luxe dans lesquels sont réalisées les robes d’honneur (en arabe khil’a), les lés de soie façonné et les tapis somptueux sont offerts comme des marques de faveur ou comme cadeaux diplomatiques.

Un produit commercial vital

Les trois empires ont eu la chance d’hériter d’une industrie du tissage florissante implantée au Moyen-Orient, en Iran et en Asie Centrale, à des endroits stratégiques de la Route de la Soie.
Le développement de l’industrie du textile est intimement lié au commerce de la soie avec la Chine, pays de la sériciculture ; la soie est tissée sur un métier à la tire et nécessite le concours d’artisans hautement qualifiés capable d’exécuter les étoffes complexes que sont le damas, les brocarts et les velours façonnés, souvent brochés de fils métalliques. Les étoffes d’or exercent une fascination particulière sur les marchands et les aventuriers européens comme on peut le lire dans les récits de voyages en Perse au XVIIe siècle des deux Français, Jean Chardin et Jean-Baptiste Tavernier.

Le commerce du textile est d’une importance cruciale pour l’économie et les impôts prélevés représentent une importante source de revenus pour les gouvernements concernés. Les Ottomans dominent depuis des siècles l’exportation commerciale de tapis de laine vers l’Europe, mais ils dépendent de leurs rivaux politiques pour l’approvisionnement en soie naturelle et de l’Inde pour les cotonnades. Depuis l’antiquité, les Iraniens importent d’Inde des toiles peu coûteuses et des produits de culture d’exportation comme le jute, le coton ou même des cargaisons entières de lâc (teinture rouge obtenue à partir d’insectes, similaire à la cochenille) ; les Perses exportent des produits de luxe vers le sous-continent indien, mais cela ne suffit pas à compenser l’importation massive de produits. Par conséquent, la balance commerciale du gouvernement safavide par rapport à l’Inde est en déficit permanent.

La révolution stylistique du XVe siècle

Au XVe siècle, apparaît une nouvelle iconographie dans les tapis, issue des arts du livre : les motifs de fleurs et d’animaux fantastiques (dragon, phénix, waq-waq, …) proviennent de la miniature et de l’enluminure. Les tapis au jardin de paradis représentent des paysages printaniers idéalisés, peuplés de créatures mythiques : cependant, les scènes d’animaux gambadant au milieu des feuillages sur les soieries et les porcelaines chinoises se transforment en de farouches combats d’animaux ; le dragon et le phénix ou feng huang (en persan simurgh ou rukh), qui chez les Chinois sont des symboles de bonne augure, sont représentés en train de combattre ; le répertoire floral connaît une métamorphose comparable : la fleur de lotus, déjà connue des artistes islamiques, est réinventée dans de nouvelles variantes complexes (appelées à tort « palmette »), associées à des rinceaux d’arabesques et à du feuillage.
D’intenses rivalités politiques et culturelles opposent les dynasties royales qui se disputent les services des artistes et des artisans ou les capturent comme butin de guerre pendant. A titre d’exemple, lorsque les Ottomans vainquent le Shah en 1514, le butin de guerre compte un millier d’artisans du Khurasan et d’autres provinces, ainsi que trente-huit artistes et artisans de Tabriz, dont trois tisserands ; quelques décennies plus tard, le grand empereur moghol accueille dans l’atelier royal qu’il vient de fonder, des artistes émigrés venus de Tabriz et d’Herat et que le Shah Tahmasp avait congédiés.

L’industrie du tapis aux XVIe et XVIIe siècles

Dès le début du XVIe siècle, le tissage des tapis est devenu un artisanat complexe et raffiné ; les motifs floraux et figuratifs sont d’une telle complexité et réalisés avec des fils d’une telle finesse qu’ils ne peuvent être l’œuvre que d’artisans et de tisserands au summum de leur art. Cela concerne non seulement la soie, mais aussi la laine des chèvres angora utilisée par les Ottomans et le poil de chèvre pashmina des tisserands moghols. Deux types de compétences distinctes apparaissent : l’artiste de cour et le maître tisserand, même s’il arrive qu’une personne cumule ces deux états.

Lorsque le premier shah safavide accède au trône en 1501, l’art du tapis est déjà une industrie bien développée en Iran avec des centres importants à Tabriz, Ispahan, Kashan, Yazd, Hamadan, Kirman, Jawshaqan et Mashhad ; Amul a pour spécialité les tapis de prières, Fasa, Darabjird et Kirkub, la tapisserie. L’art des tapis iraniens atteint un degré de perfection exceptionnel sous le règne de Shah Tahmasp (1524-1576), disciple de Bihzad et du sultan Mohammed, homme versé dans les arts de la calligraphie et du tapis. Les dessins figuratifs sur les tapis et les tissus trouvent leur source d’inspiration dans les scènes de chasse et au travers des épisodes des grands classiques de la littérature persane. Les inscriptions religieuses et poétiques font leur apparition ; la bordure des tapis dit Salting est souvent décorée inscriptions poétiques en style nasta’liq, incluses dans des motifs de cartouches répétés. Les tisserands signent plus souvent leur œuvre que par le passé.

Les Turcs d’Anatolie jouissent d’une tradition bien établie de tissage de tapis ; des centres importants comme celui de Konya, sont restés actifs après la conquête d’Istanbul par les Ottomans. A partir du règne de Murad I (1451-1481), on trouve mention d’une guilde impériale des tisserands de tapis, le cemaat-ı kalıçe bafan-ı hassa. A partir de cette époque, les tapis floraux de style saz, sont tissés en Turquie, soit à Bursa, soit plus probablement à Istanbul. Le terme « saz » désigne un style pictural et décoratif essentiellement végétal, développé par le peintre Shah Quli vers 1530, dont les éléments récurrents sont les feuilles dentelées associés à la fleur de lotus dite hatayi. Les composants de ce style sont également reconnaissables dans certains tapis safavides.

Le répertoire iconographique des tapis moghols s’inspire du style iranien, en l’interprétant d’une manière plus naturaliste. Sous Shah Jâhângir (1605-1627) et Shah Jahan (1627-1657), on assiste à la naissance d’un style floral local, qui co-existe avec le style persan. Les artistes indiens excellent dans la représentation naturaliste de la nature. Le style floral moghol puise aussi son inspiration en Europe, notamment avec les planches d’herbiers introduites par des visiteurs étrangers. D’une qualité comparable au velours, les tapis faits de poils de chèvre pashmina à Lahore et à Cachemire, tout comme les châles qui ont fait à juste titre la renommée de cette dernière ville, comptent parmi les tissages les plus achevés tant sur le plan esthétique que technique.

Des tissus de luxe pour la cour

Les tissages ottomans et moghols ont souvent été confondus avec les exemples safavides ; des critères esthétiques et techniques caractérisent les textiles ottomans même si la confusion persiste pour certaines pièces safavides et mogholes.

Le tissu ottoman le plus prisé est l’étoffe d’or et d’argent (taqueté; en turc serâser), fabriquée pour la maison royale ; d’autres étoffes de soie de luxe sont appréciées : le satin (atlas), le lampas broché de fils métalliques (kemha), le velours (kadife) et le velours relevé coupé broché de fils métalliques (çatma). Les centres de tissage de la soie sont situés dans des zones urbaines le long de la route caravanière qui mène aux centres d’échanges commerciaux au sud : Alep, Baghdad et Damas et plus tard jusqu’aux territoires ottomans autour de la mer Egée et en Tunisie. Istanbul est réputée pour ses broderies et ses soieries brochées produites dans les manufactures impériales, alors que Bursa fabrique surtout des tissus destinés à la vente. Le répertoire ornemental fait appel à des motifs abstraits comme le çintemani, des variantes de styles calligraphiques auxquels s’ajoute une grande variété de motifs floraux.
Au milieu du XVIe siècle, le style saz fait son apparition. Kara Memi à qui l’on doit l’invention du style dit « des quatre fleurs », joue sur des arrangements savants de brins de jacinthes, d’œillets, de fleurs de prunier et de tulipes, fleur indigène d’Anatolie qu’il intègre dans des compositions de tiges sinueuses ou de motifs d’ogives.

Shah ‘Abbas I (1587-1629) est l’instigateur d’une série de réformes dont l’objectif est de révolutionner l’industrie textile. La production de soie devient un monopole royal ; il réorganise les manufactures impériales, les karkhaneh, en les encourageant à se développer, à se diversifier et à exporter leurs excédents. Pour écarter l’hostilité des Ottomans vis-à-vis des marchands shiites, le Shah déporte la communauté arménienne de Julfa dans sa nouvelle capitale Ispahan, lui donnant le statut de minorité protégée (dhimmi) ; il lui confie le transport des marchandises persanes par voie terrestre jusqu’en Europe. Il cherche à contourner la puissance des marchands portugais et vénitiens en permettant à deux compagnies rivales, la British East India Company et la Compagnie hollandaise des Indes de l’Est (VOK) d’établir des comptoirs sur le territoire iranien, et en créant son propre port maritime, Bandar Abbas, sur le détroit d’Ormuz.

Les tissus façonnés reflètent la nouvelle mode de la cour de ‘Abbas, avec de gracieuses figures féminines et des personnages de courtisans replets, qu’on retrouve à l’identique sur des miniatures et des céramiques contemporaines ; des rangées de plantes fleuries ou de buissons au-dessus desquels voltigent des papillons ou abritant différentes espèces d’oiseaux, en particulier le rossignol, sont parmi les nouveaux motifs les plus utilisés.

Outre les relations commerciales, les Perses entretiennent des liens diplomatiques et intellectuels privilégiés avec le sous-continent indien. En 1549, des artistes venus de Tabriz et d’Herat rejoignent l’académie des arts de l’empereur Humayun. Son successeur Akbar le Grand (1556-1605) préside à la fondation de manufactures de tissu dans sa nouvelle capitale à Fatehpur Sikri, à Agra, Lahore, et Ahmedabad, avec l’aide de tisserands perses. Les artistes moghols empruntent largement au répertoire islamique persan. L’esthétique des tissus et tapis indiens est parfois si proche de celle de leurs prototypes safavides que seul un œil expert peut les différencier. En revanche, l’influence de l’art ottoman est moins sensible même s’il existe des échanges d’ambassades avec la Sublime porte ; les velours brochés de Bursa sont mentionnés parmi les possessions les plus précieuses d’Akbar.
La chute d’Ispahan en 1722, suivie de celle de la dynastie safavide en 1736, marque le début d’une période d’anarchie. Les tisserands qualifiés et les artisans qui maîtrisent la technique du fil métallique meurent de faim avec le reste de la population lors du siège de la capitale, et les secrets qu’ils gardaient jalousement disparaissent avec eux.


Tapis dit 'de Mantes' Devant de caftan
MAO 1205
© RMN / Berizzi
Tapis dit "de Mantes" Tapis dit "de Mantes"
OA 6610
© RMN / DR, RMN / Blot
Tapis à décor de médaillons Tapis à décor de médaillons
MAO 959
© RMN / Lewandowski , 72, 74, 76, 78, 82, 84, 86
Kilim aux scènes historiées Kilim aux scènes historiées
OA 5946
© RMN / Chuzeville 87-000927