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Entre Louvre et Arts décoratifs : les collections des trois empires modernes de l’Islam

Textiles et tapis : un apogée décoratif

Dans les collections des Arts décoratifs, le textile tient une place considérable, plus de quatre cents pièces dont la plupart sont ottomanes. Jules Maciet (1846-1911) inaugure cet ensemble par le don en 1884 de deux housses de coussins ottomans. Très rapidement les Arts décoratifs développent une politique d’achat : en 1885 à la vente Dupont-Auberville, à la vente Goupil (1881) et, plus surprenant, au Bon Marché, grand magasin parisien, dès 1878. Au tournant du XXe siècle, il faut noter l’acquisition par Jules Maciet d’un lampas safavide signé par le naqshband Ghiyath et d’importants dons faits par le marchand Dikran Khan Kélékian en 1903 puis 1907, l’année même où le collectionneur Octave Homberg offre également un ensemble de treize pièces.
Dans les collections du Louvre il faut souligner quelques faits majeurs : le premier tapis n’est acquis qu’en 1904 ; il s’agit d’un petit kilim du XVIe siècle illustré d’épisode de Leyla et Majnun ; l’année 1912 est marquée, au Louvre, par l’importante acquisition du grand tapis safavide provenant de la collégiale de Mantes. En 1914, entre au Louvre un prestigieux et rare tapis de soie attribué à Kashan qui appartint à Joanny Peytel. Dans les années 1980, le Louvre achètent quelques tapis de belle qualité.

La céramique ottomane et le développement d’un « goût turc »

La céramique ottomane des collections des Arts décoratifs et du Louvre, forme un ensemble éblouissant, tant pour la céramique architecturale que pour les vaisselles.
Au Louvre, le premier don d’une céramique ottomane remonte à 1856 avec un plat à décor de quatre fleurs de la collection Sauvageot ; en 1884, Alexis Sorlin-Dorigny fait don d’une partie de sa collection de carreaux ottomans. En 1909, grâce au legs Charles Piet-Lataudrie, des pièces prestigieuses sont présentées dans les salles : un grand plat bleu et blanc à décor épigraphique, deux chopes, une étonnante coupe aux œillet sur fond entièrement rouge. Des pièces prestigieuses sont acquises durant tout le XXe siècle : deux pièces majeures de la collection du Baron Delort de Gléon, offertes en 1912, présentées au public en 1922 ; dans les années 1960-1970, entrent des pièces de très belle qualité avec le legs de Claudius Côte, collectionneur lyonnais et un don de Jean Soustiel.
Dernier orgueil de la collection, un magnifique plat (sahan) à décor saz est acquis par le Louvre en 1994. Il a appartenu aux prestigieuses collections Kelekian, Macy et Gutnayer. Il est un des plus beaux fleurons du grand art des ornemanistes ottomans.
Aux Arts décoratifs, sont achetées auprès du marchand Beshiktash, en 1889 et 1894 de belles « pièces » ottomanes : une vasque « Baba Naqqash » et un plat bleu et blanc à décor géométrique ; une très belle bouteille est offerte en 1903 ; puis en 1932 les époux Whitney lèguent un ensemble magnifique de vaisselles et de nombreux carreaux ottomans.

Paris : une plaque tournante du commerce d’art

Durant les dernières décennies du XIXe siècle, Paris fut le point névralgique du commerce d’art consacré à l’Orient. Les marchands furent eux-mêmes souvent donateurs : Dikran Kélékian (1868-1951), les frères Indoudjian, Raoul Duseigneur (1845-1916), Clotilde Duffeuty, Léonce Rosenberg (1877-1947), Charles Vignier (1863-1934) et tant d’autres.
Parmi les donateurs liés au Louvre, comme aux Arts décoratifs, on distinguera essentiellement Gaston Migeon déjà évoqués, et Raymond Keochlin (1860-1931), conservateur au Louvre et de vice-président du conseil d’administration de l’Union Centrale des Arts Décoratifs ; c’est dans le quartier de l’Europe rue de Constantinople (sic) qu’il repère dans la vitrine d’un magasin le plat le plus célèbre jamais réalisé à Iznik, le plat au paon ; devant s’absenter de Paris, il en confie l’achat à un ami qui néglige sa tâche ; à son retour à Paris, le chef-d’œuvre s’est envolé : après enquête, il en retrouve la trace à Londres ; le marchand qui le détient, sentant son acheteur captif parvient à lui faire acheter d’autres pièces pour obtenir celle-ci ; le plat entre au Louvre en 1932 avec l’ensemble de son legs.
Le legs Whitney (1932) fait entrer dans les collections des Arts Décoratifs 38 vaisselles ottomanes, un ensemble de carreaux non négligeable et un vaste ensemble de pièces iraniennes alors cataloguées sous le terme générique « Kubatchi ». Ce legs porte uniquement sur des pièces des derniers siècles.

Le règne de l’Iran : « Faience et miniatures de Perse »

L’essor de la collection de « miniatures persanes » du Louvre est dû pour l’essentiel au legs de la collection de Georges Marteau : cent trois oeuvres parmi lesquelles quatre-vingt onze sont des peintures et des dessins iraniens et moghols. Georges Marteau, éminent collectionneur et connaisseur de l’art du livre, sera l’organisateur avec Henri Vever de la première exposition d’art du livre islamique à Paris. Puis des œuvres majeures sont venues rejoindre les collections : six pages ottomanes dont trois pages du Siyar-é Nabi (Turquie, fin 1594-95) et un prestigieux portrait de Mustafa II, réalisés par Levni (acquis grâce au généreux mécénat de la fondation Sabancı). Le portrait de Shah Abbas 1er par Muhammad Qasim, unique portrait fait du vivant du Shah en 1627, entre au Louvre en 1975. Au total la collection du Louvre s’est enrichie ainsi d’une centaine de pièces depuis 1916 dont onze peintures et dessins lors du legs Koechlin (1932).
Au musée des arts Décoratifs, dès les années 1882, Maciet fait l’acquisition de pages mogholes. C’est en 1887 qu’est achetée une page célèbre tirée d’une anthologie timuride du premier tiers du XVe siècle, représentant la rencontre entre Humay et Humayun, et la même année une fort belle page tirée d’un ouvrage non identifié en persan achetée à De la Narde ; du même marchand provient une page attribuée à Reza-e Abbasi. Quatre feuillets peints, de l’Ecole de Bukhara sont offerts par Gaston Migeon en 1930. A la vente Sevadjian en 1960, trois pages sont acquises dont un oiseau dû au peintre Sheykh Abbasi, fils de Reza. Le musée des arts décoratifs se distingue également par une collection réduite mais de belle qualité de reliures isolées ou non de leur manuscrit ; plusieurs font partie du legs Piet-Lataudrie en 1914.
Quelques pièces de céramique iranienne des XVIe et XVIIe siècles ont été acquises par les Arts décoratifs, mais de façon éparse en dehors de quelques achats à Beshiktash en 1894 (bouteille lustrée sur glaçure bleu lavande) et à Beurdeley en 1895 (coupe à décor d’œillet safavide). De belles pièces sont acquises lors des ventes des années 1880 et des dons viennent compléter cet ensemble : don Filippo en 1908 (carreaux iraniens) et surtout, en 1905, le don d’un grand plat à la rosace par Raymond Koechlin. Enfin, un ensemble numériquement important et dont la typologie est assez cohérente, est dû au legs Whitney en 1931, qui fait entrer en masse des pièces alors qualifiés de « Kubatchi ».
Alors que la céramique ottomane, dite à tort « de Rhodes » suscite un engouement considérable chez les amateurs et dans les musées, les acquisitions de céramiques safavides sont essaimées sur de nombreuses années au Louvre : le grand panneau à la scène dans un jardin entre en 1893 ; c’est l’antiquaire Clotilde Duffeuty qui propose au Louvre les premières pièces de vaisselles safavides, acquises en 1893 ; et cette même année, le musée acquiert l’une des plus belles bouteilles lustrées de la collection, où figurent des bœufs à bosse dans un paysage. Un petit groupe de pièces, essentiellement des monochromes et des pièces lustrées, est acquis entre 1893 et 1895. Ensuite, ce sont moins de dix pièces, parfois fort belles, dont l’acquisition s’égrène de 1895 à 1930. C’est en 1981 que l’achat massif de dix-huit céramiques iraniennes, change radicalement l’aspect des collections safavides du Louvre et vient combler un manque très important.

L’Inde Moghole

Au rang des grands empires modernes de l’Islam, l’Inde moghole tient une place infiniment plus réduite dans les collections, bien loin de donner une juste image de la remarquable production artistique du sous-continent indien du XVIe au XVIIIe siècle.
L’essentiel de la collection est formé par un ensemble de peintures et de dessin issus en premier lieu du fonds du Musée Napoléon formé consécutivement aux conquêtes napoléoniennes, riche de quatre-vingt une pages essentiellement du XVIIIe siècle, de qualité inégale, comprenant quelques pages d’école provinciale ; le second fonds est dû au legs de Georges Marteau : ensemble de quarante pages mogholes, calligraphies, dessins et peintures, d’une remarquable qualité. Y figure notamment le célèbre portrait de Jahangir tenant le portrait de son défunt père Akbar due à deux grands artistes moghols. En 1893, le Louvre fait l’acquisition des premières pages de « miniatures » mogholes, auprès de Clotilde Duffeuty.
Il faut y ajouter un bel ensemble d’armes indiennes, demeuré mal connu et largement inédit. Les premières armes mogholes, entrent au Louvre en 1903, grâce au don de Raymond Koechlin, suivi en 1922 par des pièces issues du legs, et la même année par des pièces issues du legs de la baronne Salomon de Rothschild.
Parmi les collections des Rothschild se trouvaient des gemmes incrustées, un des domaines de prédilection des commanditaires moghols et notamment un ensemble de treize objets précieux, cornes à poudres et coupelles, miroirs et plateaux.
Depuis plusieurs années nous nous attachons à restituer à l’Inde la place essentielle qui doit être la sienne dans le panorama des derniers empires de l’Islam, grâce à une politique d’acquisition faisant plus de place au décor architectural, à l’ivoire et à la céramique.
La quête de perfection d’une collection n’est jamais achevée, jamais atteinte.
Depuis les années 1980 des objets tout à fait absents des collections ont été recherchés : les bidri indiens, des métaux ottomans trop rares encore, des reliures…

Sophie Makariou